Après 37 ans passés à habiller l'homme Hermès, Véronique Nichanian a tiré sa révérence en janvier 2026, laissant à l'histoire un record de longévité à la tête d'une direction artistique dans le luxe.
Née en 1954 à Boulogne-Billancourt, Véronique Nichanian manifeste très jeune un intérêt prononcé pour le vêtement, les couleurs et les matières.
Cette passion la conduira sur les bancs d’une prestigieuse École parisienne : celle de la chambre syndicale de la haute couture. Rigoureuse, créative et appliquée, elle en sortira Major de promotion en 1976 ; à tout juste 22 ans.
En guise de première expérience professionnelle, elle est recrutée en tant qu’assistante par le styliste italien Nino Cerruti, alors installé place de la Madeleine à Paris.
Nino Cerutti sur le balcon terrasse de la boutique Cerutti 1881 place de la Madeleine à Paris en 1991. Crédits : LESAGE/NECO/SIPA
Je le revois précisément. Élégant, impressionnant, avec de longues mains. Il m’a demandé de dessiner de la mode masculine, ce que je n’avais jamais fait. À ma grande surprise, il m’a rappelée et engagée. Je suis restée auprès de lui pendant plus de dix ans. Il a été mon père spirituel, c’est lui qui m’a fait entrer dans l’univers masculin.
Propos de Véronique Nichanian recueillis par Richard Gianorio et Minh Tran Huy pour Madame Figaro, 3 janvier 2026.
À l’époque, Cerruti - surnommé “le philosophe du vêtement” - se démarquait par une approche avant-gardiste basée sur l’élégance décontractée. Si l’expression a fait florès depuis, la patte “sprezzatura” du styliste était tout à fait révolutionnaire dans un monde où l’habit masculin était encore raide et empesé. C’est d’ailleurs chez ce maître du casual chic qu’un certain Giorgio Armani a fait ses armes avant de lancer sa propre griffe.
Jean-Paul Belmondo en costume trois-pièces Cerruti dans "Borsalino", 1970. Adel Productions.
Auprès de Nino Cerruti, Véronique Nichanian s’instruit donc à l’école d’une fluidité maîtrisée, toujours en équilibre entre souplesse et rigueur. Cette vision du vêtement lui parle, cette philosophie lui plaît. Une décennie durant, elle l’apprivoise, la cultive, l’approfondit ; tout en découvrant un à un les secrets des fibres, des matières innovantes, du tomber des pièces et d’une industrie où cohabitent magie et violence.
Je passais beaucoup de temps en Italie. J’allais d’une usine à l’autre, j’étais la plus jeune, alors on m’expliquait les tissus, les fils, les tricotages, les montages. Je prenais tout, c’était un apprentissage exceptionnel. Lorsque j’avais 22 ans, Nino m’a demandé de suivre les licences au Japon. À Tokyo, j’ai été confrontée à des industriels japonais qui pouvaient être très durs, un monde d’hommes très fermé. C’était parfois discriminant, mais je faisais bonne figure. J’avais une force de caractère et je savais de quoi je parlais. Je suis devenue aguerrie.
Propos de Véronique Nichanian recueillis par Richard Gianorio et Minh Tran Huy pour Madame Figaro, 3 janvier 2026.
Maîtrisant aussi bien les processus créatifs que les exigences techniques de la production, Véronique Nichanian est prête à relever un nouveau défi quand elle reçoit un appel de Jean-Louis Dumas en 1987. Le PDG de la Maison Hermès lui offre l’un des postes les plus convoités du secteur : la direction artistique de la mode masculine.
Le sellier ne se refuse pas.
Nichanian prévient Cerruti qui conclue la collaboration d’un élégant : “Eh bien, je suis fier de vous.”
Véronique Nichanian, directrice artistique de la ligne Homme Hermès, le 10 octobre 1990. Crédits : France 3 Paris
En intégrant Hermès en 1988, Véronique Nichanian pousse les portes d’une Maison dont elle partage les valeurs, les principes, les codes et la vision. L’harmonie est parfaite, la symbiose immédiate.
L’une et l’autre cultivent la discrétion, une élégance sobre, un amour de l’excellence artisanale et un sens aigu du détail.
Défilé automne-hiver 2026/2027. Crédits : Imaxtree
Ce “quiet luxury” avant la lettre, c’est précisément l’ADN du sellier : la culture d’un luxe modéré, tout en retenue, réservé presque jusqu’au secret. Nichanian comprend intimement cette humilité et, dès ses premiers défilés, montre jusqu’à quelle extrémité elle en partage l’éthique.
Sous sa houlette, la ligne Homme de la Maison gagne en consistance sans perdre en prestige. Silencieusement, presque anonymement, Véronique Nichanian façonne ses collections avec des principes directeurs inamovibles : intemporalité, maîtrise, continuité.
Loin du bruit, loin des tendances, elle fait confiance aux étoffes d’exception, à la science de la main, à l’expertise des artisans. Jamais ostentatoire, toujours juste.
Au fil du temps, une silhouette se dégage. La ligne s’affirme. La patte Nichanian infuse.
L’élégance demeure, la simplicité aussi. S’y greffent une fluidité qui n’est pas sans rappeler l’héritage Cerruti, un jeu subtil entre une palette sourde et des notes audacieusement colorées et une science du détail “égoïste”.
L’élégance, la décontraction, bien sûr, des pointes d’humour, mais aussi ce que j’appelle “les détails égoïstes”, des détails invisibles qui ne parlent qu’à la personne qui porte le vêtement, quelque chose pour soi, un fond de poche en agneau, par exemple. Et j’aime la fonctionnalité des choses. Je ne suis pas dans la surenchère des poches, des zips, des pattes… Un détail qui ne sert à rien est un détail inutile.
Propos de Véronique Nichanian recueillis par Richard Gianorio et Minh Tran Huy pour Madame Figaro, 3 janvier 2026.
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