La redingote de Napoléon : pour le meilleur et pour l'Empire

De la silhouette impériale, l'histoire retient d'abord le bicorne de feutre porté en bataille. Pourtant, un autre élément demeure inséparable du personnage Napoléon Bonaparte : la célèbre redingote grise. Habit du pouvoir, pouvoir de l'habit, nous nous intéressons cette semaine à un simple manteau devenu message politique.

Le Mercure galant
5 min ⋅ 26/02/2026

Si la légende napoléonienne a sa face noire et son versant doré, c’est une autre couleur qui nous intéressera aujourd’hui : le gris.

Entre tous les atours que comptât la garde-robe impériale, c’est en effet la redingote grise qui passa à la postérité ; habillant encore aujourd’hui le mythe de l’Empereur dans l’imaginaire collectif.

Redingote grise de l'Empereur Napoléon Ier. Crédits : 2016 GrandPalaisRmn (musée du Louvre) / Thierry OllivierRedingote grise de l'Empereur Napoléon Ier. Crédits : 2016 GrandPalaisRmn (musée du Louvre) / Thierry Ollivier

Une petite histoire de la redingote

Inventée en Grande-Bretagne au milieu du 18ème siècle, la redingote est un manteau d’équitation reconnaissable à ses longues basques, sa coupe enveloppante, son boutonnage croisé et son large collet.

Costume Parisien / Redingote dégagée. Bottes à Revers. Par Pierre-Charles Baquoy, 1806. Crédits : Palais Galliera, musée de la Mode de la Ville de ParisCostume Parisien / Redingote dégagée. Bottes à Revers. Par Pierre-Charles Baquoy, 1806. Crédits : Palais Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris

Développée pour les cavaliers, elle affiche une large fente au milieu du dos pour faciliter la monte. En traversant la Manche, son nom se francise : le “riding-coat” britannique devient “redingote” dans l’Hexagone.

Malgré ses origines civiles, la capote prend du galon et s’affirme alors comme un vêtement militaire sous le Consulat et l’Empire. Au début du 19ème siècle, elle fait partie intégrante de l’uniforme des officiers d’infanterie et s’attire les faveurs du Général Bonaparte.

Deux planches de l'Armée Française de Révolution , Consulat , ses Gloires et ses Costumes, 1790/1814. Edition H. Bouquet Paris. Crédits : Salorges enchères.Deux planches de l'Armée Française de Révolution , Consulat , ses Gloires et ses Costumes, 1790/1814. Edition H. Bouquet Paris. Crédits : Salorges enchères.

La redingote de Napoléon

Contrastant avec la tenue d’apparat arborée lors de son sacre en 1804, Napoléon Ier fait de la redingote une pièce maîtresse de sa silhouette.

Le sacre de Napoélon, Jacques-Louis David, 1805-1807. Photo Shonagon 2025-05-28, Domaine publicLe sacre de Napoélon, Jacques-Louis David, 1805-1807. Photo Shonagon 2025-05-28, Domaine public

Accaparée par la bourgeoisie, elle n’en reste pas moins sobre et modeste ; étonnamment éloignée du faste et de la pompe attendus d’une garde-robe impériale.

Conservées aux Archives nationales, de nombreuses factures ont été retrouvées et attestent que l’Empereur s’en fît confectionner au moins deux par an entre 1804 et 1815. L’une grise, l’autre verte ou bleue. À en croire les commandes passées auprès des tailleurs Chevallier puis Lejeune, elles étaient de belle confection quoique d’apparence très simple.

Redingote grise de l'Empereur Napoléon Ier. Crédits : 2016 GrandPalaisRmn (musée du Louvre) / Thierry OllivierRedingote grise de l'Empereur Napoléon Ier. Crédits : 2016 GrandPalaisRmn (musée du Louvre) / Thierry Ollivier

Généralement, les redingotes du “petit caporal” étaient taillées dans un drap de laine de Louviers (tissu serré fabriqué dans la ville éponyme, plus prestigieux que le traditionnel drap d'Elbeuf), doublées de soie jusqu’à la ceinture et flanquées de boutons de soie au niveau des parements de manche. À l’image des modèles portés par les officiers d’infanterie, les pans avant étaient croisés, les manches larges et le collet rabattu vers l’extérieur.

Redingote grise de l'Empereur. Crédits : RMN-Grand Palais (Château de Fontainebleau) / Jean-Pierre LagiewskiRedingote grise de l'Empereur. Crédits : RMN-Grand Palais (Château de Fontainebleau) / Jean-Pierre Lagiewski

La dimension symbolique de l’habit : un instrument au service au pouvoir

Si l’histoire a retenu la redingote grise du Premier Empereur des français, c’est en partie grâce à un intense travail de propagande conduit sous l’Empire ; et particulièrement dans le cadre des guerres de conquête qui amenèrent son expansion.

Avant cela, l’heure était plutôt à la magnificence et à l’étalage ostentatoire, réminiscence des habits de Cour évaporés en même temps que le Roi pendant la Révolution :

En contraste avec Louis XVI, aucun monarque n’a prêté plus d’attention que Napoléon Ier au pouvoir de l’habit. Des expositions, au Metropolitan Museum et au palais Galliera, ont montré le faste des habits du Premier Empire. L’attention que ce génie de la victoire et de l’administration, ancien révolutionnaire montagnard, a prêtée à l’habit et à la renaissance de l’habit de cour de Versailles montre à quel point il était utile comme outil et message politique et commercial. Dès sa prise de pouvoir lors du coup d’État de brumaire 1799, Bonaparte crée des uniformes brodés : en décembre 1799 pour les consuls, les ministres et le Conseil d’État ; en mai 1800 pour les sénateurs et préfets ; en mai 1801 pour les autres fonctionnaires publics. Aujourd’hui, les uniformes de l’Académie française et de l’École polytechnique en sont les derniers exemples survivants.

Dès 1801, l’habit est un aspect remarqué des réceptions tenues aux Tuileries par le premier consul, tous les décadis d’abord, puis tous les dimanches. Officiers et fonctionnaires portent l’uniforme ; les autres, sans poste officiel, l’habit habillé. Onze ans, donc, après la chute de l’Ancien Régime, des citoyens de la République française étaient prêts à en porter l’habit, comme le révèlent certains portraits d’apparat, tel celui de Duroc, grand maréchal du palais, conseiller le plus intime de Napoléon (par Gros au musée de l’Histoire de France). Quelques ministres portent même le talon rouge de Versailles, jadis si moqué comme symbole de la futilité de la noblesse de cour. En République, ils reviennent à l’habit de Versailles. Il n’était pas si détesté qu’on le pense, d’autant que le régime qui l’impose a gagné autant de victoires que le Consulat. Les habits montrent que la Révolution française est moins une rupture qu’un intervalle qui mène à une redéfinition de la monarchie et de la cour.

Philip Mansel, « Le pouvoir de l’habit ou l’habit du pouvoir », Apparence(s) [Online], 6 | 2015

Il suffit de voir quelques représentations d’époque pour se convaincre du rôle joué par le vêtement dans la fabrique symbolique de la stature régalienne de Napoléon Bonaparte.

Bonaparte au pont d'Arcole, galvanisant ses hommes à la tête de l’armée d’Italie, 1796, Antoine-Jean Gros - RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / Franck RauxBonaparte au pont d'Arcole, galvanisant ses hommes à la tête de l’armée d’Italie, 1796, Antoine-Jean Gros - RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / Franck Raux

Bonaparte en costume de Premier Consul en velours rouge brodé d'or, 1802, Antoine-Jean Gros - RMN-Grand Palais / Gérard BlotBonaparte en costume de Premier Consul en velours rouge brodé d'or, 1802, Antoine-Jean Gros - RMN-Grand Palais / Gérard Blot

Napoléon en costume de sacre, robe de velours rouge sur une tunique de satin blanc brodée d'or, 1808, François Gérard - Rmn - Grand Palais (château de Versailles) / Franck RauxNapoléon en costume de sacre, robe de velours rouge sur une tunique de satin blanc brodée d'or, 1808, François Gérard - Rmn - Grand Palais (château de Versailles) / Franck Raux

Directement inspirée de l’étiquette sous l’Ancien Régime, Napoléon Ier s’est servi de cette toilette ronflante pour asseoir sa légitimité et son autorité. Pourtant, c’est une tout autre stratégie qui se déploie loin de Paris et des arcanes du pouvoir. En campagne et sur les champs de bataille, point de dorures ni de bas de soie : ce sont au contraire les habits de colonel des chasseurs à cheval ou ceux de colonel des grenadiers à pied qui prennent le relais. Et par-dessus, la désormais fameuse redingote grise.

1813 : lithographie d'Auguste Raffet. Crédits : Musée d'Art du comté de Los Angeles, Public domain, via Wikimedia Commons1813 : lithographie d'Auguste Raffet. Crédits : Musée d'Art du comté de Los Angeles, Public domain, via Wikimedia Commons

Dans ce contexte, pas question d’apparaître en majesté mais bien plutôt en chef de guerre proche de ses hommes. Utilitaire et fonctionnelle, la redingote s’enfile et s’enlève facilement, permet de couvrir l’uniforme sans ôter les épaulettes et se prête particulièrement à la monte à cheval.

Bataille d'Iéna, 14 octobre 1806. Peint par Horace Vernet en 1836. Crédits : L’Histoire par l’image, Agence photographique de la Réunion des musées nationaux, Domaine public.Bataille d'Iéna, 14 octobre 1806. Peint par Horace Vernet en 1836. Crédits : L’Histoire par l’image, Agence photographique de la Réunion des musées nationaux, Domaine public.

Instrument clé du règne napoléonien, la propagande visuelle souligne particulièrement ce contraste : riches et somptueux dans le cadre officiel, les vêtements de l’Empereur deviennent simples voire modestes en contexte guerrier.

1814, la campagne de France, par Ernest Meissonnier. Crédits : RMN-Grand Palais / Tony Querrec1814, la campagne de France, par Ernest Meissonnier. Crédits : RMN-Grand Palais / Tony Querrec

Alors que les uniformes de son état-major croulent sous les galons, les médailles et les passementeries, la redingote grise de Napoléon se démarque. Humble, tout en retenue, elle ne laisse transparaître ni le grade de général ni le statut d’Empereur. Le message est reçu 5/5 : Bonaparte cultive l’image d’un chef accessible, proche de ses troupes et de ses soldats.

Ceux-ci y semblaient sensibles, comme le relate le baron Fain, attaché au cabinet particulier de l’Empereur : « si le soldat passait son chemin, ce n’était pas du moins sans jeter un regard de bonne amitié sur la redingote grise ».

La bataille de Wagram, le 6 juillet 1809 par Horace Vernet. Crédits : Getty - Photo Josse/Leemage/ContributeurLa bataille de Wagram, le 6 juillet 1809 par Horace Vernet. Crédits : Getty - Photo Josse/Leemage/Contributeur

Une inoubliable discrétion

Alors que les élites de l’armée rivalisent de couleurs criardes et de signes ostentatoires, le commandant en chef choisit la redingote simple de l’officier d’infanterie. Sans surprise, l’image de l’Empereur drapé dans cet habit modeste marque les esprits.

À ce sujet, l’historien Théodore Gosselin écrit :

Il avait compris que, gagner des batailles, fonder des royaumes, bouleverser l'Europe, cela n'était pas tout pour sa gloire. Il fallait encore qu'il imprimât dans l'esprit de ses contemporains, dans l'imagination des siècles à venir une image de lui qui ne fut point banale, une silhouette personnelle, étrange, et simple pourtant, quelque chose que l'on n'avait jamais vu et qui cependant n'eut rien de théâtral ni de luxueux.

C’est le rôle que joua son bicorne, porté « en bataille » et pas « en colonne » comme l’exigeait la coutume. C’est aussi le rôle que joua cette redingote, dont l’apparente humilité contrastait par trop avec la stature de son porteur.

Du reste, cette silhouette et cette redingote jouèrent un rôle majeur lors de l’épisode des Cent-jours.

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Le Mercure galant

Par Lucas Marquiand

Rédacteur mode depuis 2017, j’ai amassé au fil des ans une myriade d’informations et d’anecdotes sur le patrimoine textile tricolore. Avec “Le Mercure galant”, je vous partage ma passion pour le génie français de l’habillement.

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